Le pays par delà la forêt
Transylvanie
« J'ai lu que toutes les superstitions connues au monde se trouvent rassemblées dans cette région en forme de fer à cheval que sont les Carpathes, comme si elles étaient au centre d'une espèce de tourbillon de l'imaginaire. »
Bram Stoker, Dracula, 1897
Extrait: "Depuis des centaines, voire des milliers d'années, la vie quotidienne des Roumains est marquée par ce genre d'événements étranges. Les gens parlent de fantômes et de loups-garous comme si toutes ces créatures étaient réelles et faisaient partie de la vie. La façon dont ils y croient, les craignent et les évitent par tous les moyens connus nous questionne profondément : existe-t-il un semblant de véracité, un bout de doute, qui justifierait de reconsidérer notre vision de la mort ? De Bucovine à Olténie, les histoires d'âmes perdues possédant les corps et les rites d'exorcisme sont si communs et si bien préservés à travers les générations qu'il est presque impossible de ne pas discuter de ce sujet."
"En 1883, l'auteur anglais Emily Gerard s'installe dans la ville d'Hermanstadt, aujourd'hui connue sous le nom de Sibiu, en Transylvanie. Elle y restera deux ans, durant lesquels elle observe, interroge, explore, écoute la culture de cet étrange territoire par-delà les forêts. Dix ans plus tard, ses travaux inspireront Bram Stoker pour son Dracula. Dans son article « Transylvanian Superstitions », publié dans la revue littéraire The Nineteenth Century, elle liste et détaille — avec parfois toute la condescendance impérialiste d'une Britannique du XIXe siècle — les croyances fermement ancrées dans l'esprit des Transylvains, et l'on reste marqué par l'immuabilité de certains rites, cent ans après. [...] Davantage que les nappes et les serviettes brodées, ce sont ces peurs et ces légendes qui m'ont conduit à débarquer en Transylvanie, un soir de novembre…"
"Royaume de la mort et de l'immobilité, de la carcasse et du granit, la vie jaillit cependant parfois de quelques fentes ébréchées et humides, sous la mousse ruisselante des pierres moites. Il règne une ambivalence troublante autour des tombes. Juchées sur les flancs d'une colline ou enclavées en plein cœur d'une cité, elles laissent le temps s'écouler différemment auprès de ceux qui nous ont précédés. Immanquables reflets du miroir de l'avenir de nos âmes, les nécropoles forcent la question et suscitent parfois l'inquiétude."[...]
La terre humide et molle coulait dans les interstices des dalles fissurées, laissant ajourer le secret des morts. Au loin, au sommet d'un relief accidenté, deux fossoyeurs terrassaient un futur tombeau. Je les observais un moment, sans dire un mot. En forçats, « schlac, schlac », ils rythmaient le silence à grands coups de pelles et insufflaient une dynamique à l'immobilité. D'un geste amical, nous saluions nos frères humains et quittions l'aire de repos avant que la nuit ne s'accroche à nos manteaux."
"L'absence du moindre souffle de vent figeait la forêt comme la cire les personnages du musée Tussauds. Seul le crissement de nos pas hésitants sur la litière de feuilles mortes biffait notre discrétion. L'obscurité empourprait lentement les cieux à mesure que la température déclinait rapidement.[…] Même les arbres, dont les troncs contorsionnés crayonnaient un itinéraire, semblaient se tenir à distance. Brusquement, un coureur nous frôla sans se retourner. Nous ne verrons jamais son visage. L'instant d'après, une femme nous salua d'un hochement de tête poli, avant de replonger son regard dans l'écharpe que semblait contenir un nourrisson silencieux et immobile. Était-il vivant ? Que faisait cette étrange femme, semblant arriver du néant pour aller nulle part, avec un bébé, tard le soir, dans cette forêt ? Allait-elle l'ensevelir, le sacrifier ? Les sorcières existent, par ici
"Je levais une paupière pour vérifier sur une pancarte grinçante le nom du cauchemar dans lequel nous venions de débarquer : Sighisoara. Une vieille chambre désuète, louée par une plus vieille femme encore, nous abrita et nous protégea des bêtes surnaturelles de la nuit qui pressait contre la bâtisse. À peine la lourde sacquée, nos pas étouffés par la poussière soulevèrent les particules de mystère qui voletaient sur les canevas étranges recouvrant les murs moites. La pièce semblait retenir son souffle. Nous aussi. L'air était lourd, mélange de pierres froides et de linge oublié. La lueur chancelante des cierges allumés sur le guéridon finissait de peindre cette nature morte-vivante où suintaient plus lentement la vie et le temps. Loin du tumulte de la journée, nous laissions infuser les heures dans le silence lourd d'une soirée du XIXe siècle. Lorsque la dernière goutte de camomille termina de brûler nos gosiers muets, je posais mon chapitre de Dracula pour entraîner ma partenaire vers le grand dehors."
"Un tas de Roumains et d'enfants de Roumains décidait ce matin de mettre à l'épreuve ce trait de personnalité. Transformant le wagon en cour de récréation pour singes hystériques, ils me contraignirent à fermer ma p'tite gueule en serrant mes grandes dents. Lucie, dont l'impatience égale largement la mienne, sourit nerveusement en fixant l'aurore qui peinait à abandonner la nuit. Quelques nuages lourds traînaient encore leurs ombres sur les collines endormies d'une campagne grise bordée par une forêt compacte.
Le château de Bran surgit au détour d'un virage, dans une mise en scène que seul ce coin du monde peut offrir, avec cette retenue polie des endroits qui savent qu'ils n'ont rien à prouver. […] Nous nous attendions à quelque chose de colossal, de franchement excessif. La modestie de ses toits sombres n'avait au contraire rien d'exubérant. Enchevêtrant les couloirs et les escaliers étroits, chaque porte obligeait à réduire en taille pour gagner en humilité. C'est pédagogique : à Bran, on baisse la tête, littéralement.
Selon la légende, le lieu est maudit. Il nous fallait, pour nous en convaincre, tenter l'échappée d'un parcours trop balisé pour nous faire baliser. Un passage « secret » attira soudainement nos pas feutrés. Nous nous y engouffrâmes avec l'enthousiasme un peu puéril de ceux qui veulent croire à l'intrigue. Un raccourci, finalement, qui nous fit rapidement retrouver nos congénères, que nous saluâmes en prenant l'air détaché des initiés connaissant ce passage depuis le XVe siècle."
"Le nom qui le rendit mondialement connu ne figure sur aucun acte de propriété : Vlad III, dit Tepes l'Empaleur, un surnom qui n'appelait pas de métaphore. On l'associe volontiers au roman de Bram Stoker, lequel invente Dracula sans trop se soucier du réalisme. Le premier naquit au XVe siècle, dans une Europe où le raffinement côtoyait la cruauté, où les rues étaient plus dangereuses et les sodomites moins délicats. La Transylvanie n'était pas encore un décor de reconstitution macabre, mais une région montagneuse occupée à survivre entre deux empires. Mais l'Histoire, parfois, s'encombre d'un nom qui colle comme une résine sur l'écorce d'un pays. L'invention de Dracula fut si réussie qu'elle a fini par recouvrir entièrement l'homme dont elle s'inspira vaguement".
"En novembre, le paysage a cessé de faire des efforts. Les couleurs s'étaient retirées sans prévenir, laissant les arbres impudiques et rachitiques. La désespérance sinistre de l'hiver prochain était tout à fait signifiante dans les anciens cimetières saxons du bord de ville, où le murmure de la brise s'était tu.
Le silence n'était cependant pas vide ; il était occupé,
occupé à travailler à quelque chose.
La pension où nous dormîmes sentait le foin, le bois humide et le feu mal éteint. La patronne nous servit une soupe épaisse et brûlante, et nous mangeâmes sans joie, évacuant les cuillerées dans un bruit de succion volontairement exagéré. J'ouvris l'essai d'Emily Gerard et décornai la page. Elle aussi avait entendu ce silence. Elle en parlait comme d’un « outil de survie mentale ». Les paysans qu'elle observait ne vivaient pas dans la peur de ce silence de mort, mais dans la « préparation ». Ici, mourir ne suffisait pas. Encore fallait-il mourir correctement…"
"En observant la brume ramper sur les églises noires, nous comprenions la poésie macabre de ce terroir : elle est la réponse d'un peuple à l'arbitraire de la mort. En refusant de s'effacer, le non-mort, dandy de la tombe, préfère être détesté qu’oublier. Aristocrate de l'existence, sa posture d'âme traverse le chaos du monde avec élégance et rigueur, absorbant la moelle de la vie pour s'en détacher tout à fait. Pour celui qui ne meurt pas vraiment, l'action est une gesticulation vulgaire, un manque de discernement. Nos vampires de fiction portent sous leurs capes de velours mauve le poids des siècles et la noblesse de ceux qui savent que, pour posséder réellement l'existence,
il faut d'abord accepter d'en être exclu."
"Ces nombreuses fables colonisent depuis longtemps le pays, et leur genèse se calque sur les mouvements migratoires des peuples saxons venus incrémenter d'anciennes croyances, qui trouvèrent chez ce peuple « imaginatif et poète par nature » un terreau fertile pour leur préservation.
Plus proche de nous, les errances des tribus tziganes ajoutent un supplément de magie au folklore local. Nomades et diseurs de bonne aventure, leurs caravanes sillonnent encore la Roumanie, et les membres les plus sédentaires vivent aujourd'hui aux alentours des villes. Ici, on dit que rencontrer un Tzigane en premier le matin est de très bon augure. Sauf s'il est assis sur ton vélo.
"La Transylvanie regorge de ces histoires de morts qui ne restent pas couchés, et toutes s'agglomèrent autour d'un point commun : la nuit.
Notre séjour prenait désormais l'apparence d'un songe, vaporeux et pesant, où les manifestations du réel semblaient se nourrir d'un imaginaire que nous avions de plus en plus de difficulté à réfréner. Les localités traversées devinrent le décorum de notre psyché ; une information géographique censée crédibiliser les mythes et légendes dont nous nous abreuvions l'un l'autre. Les jours devinrent les nuits, environnement propice aux cauchemars dont la lecture eschatologique des habitants du coin confine, là encore, au savoir-mourir autant qu'au savoir-vivre."
Vous souvenez-vous du Nightmare, ce tableau d'épouvante du peintre suisse Henry Füssli ?
"En cherchant l'écho des vieilles légendes, nous prîmes conscience de l'incroyable et humiliante limitation de notre esprit moderne. Les profonds mystères de Transylvanie composent une réalité complexe, séculaire, qui requiert une approche pluridisciplinaire que notre humble découverte balisée ne pouvait qu'effleurer. Malgré une démarche honnête et respectueuse, notre logiciel de millennial occidental se heurtait à l'impossibilité conceptuelle d'apprivoiser le sens de certaines traditions, comme celle que le droit, y compris roumain, qualifie de « profanation de sépultures ». Infusés dans les fables cousues de fil blanc, barbotant depuis l'enfance dans le bouillon de la pop-culture, nous repartions sans révélation, blasés comme des enfants impatients de voir surgir le spectaculaire dans un lieu commun.
Nous laissâmes le froid mordant et la sauvagerie des paysages immobiles retranchés derrière les forêts, avec ce que la science n'a pas encore su, ou pas encore osé, aller étudier jusqu'au bout. Je sais désormais qu'il existe encore, au cœur de l'Europe, des territoires capables de nourrir notre besoin d'émerveillement et de mystère. Je sais désormais qu'on ne raye pas d'une ligne ce que des générations entières ont appris, à leurs dépens, à ne pas déranger — et que ce pays, longtemps après nous, continuera sans doute de rappeler, de loin en loin, à qui l'oubli, que certaines de ses tombes n'aiment pas qu'on les croie tout à fait closes."